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Vacuité du signe biblique

SHIN selon Frank LALOU





De la vacuité du signe biblique

 Conférence de Robert Elbaz 
 paceminterris


L'exégèse (ou commentaire critique) biblique a soutenu, pendant des siècles, la thèse de la plénitude et de la présence inhérentes à l'espace biblique. Or, je voudrais, en contradiction avec toutes les théories centralisatrices de la signification, proposer une théorie de la vacuité et de la décentralisation du signe biblique comme condition à la production du sens.

Je souhaiterais élaborer une sémiotique ( ou recherche de sens) biblique sur la base des quatre grilles interprétationnelles de l'exégèse biblique: pshat, remez, drash, et sod, qui contribuent à former le fameux PaRDeS – ou plutôt prds, car en Hébreu les voyelles constituent un système parallèle et les consonnes sont les ingrédients de base déterminant les paramètres du signe.

Donc, p pour le pshat, ou la signification littérale; r pour le remez, ou la signification par allusion; d pour drash ou le sens parénétique( la parénèse est la partie de la morale exhortant à la pratique du bien); et finalement, s pour sod, ou la signification mystique/ésotérique.

Le PaRDèS, c'est la configuration incluant ces quatre grilles interprétationnelles. Je vais essayer de montrer que le mouvement de la première grille à la dernière implique un processus de distanciation du texte et dépend, au bout du compte, de la vacuité du signe. Cette vacuité, je voudrais le montrer, c'est ce qui détermine le processus de génération et de multiplication des signes, leur production et leur reproduction.

La Ot ou lettre/signe
Dans le texte hébraïque le mot ot veut dire à la fois la lettre et le signe. La lettre signifie non pas dans son autonomie formelle mais sur le fond de son inachèvement, son manque; elle commence à signifier exclusivement lorsqu'elle est détachée de l'espace blanc qui l'engouffre. La ot signifie dans ses marges, dans l'espace interstitiel qui la comprend et qui lui fournit une présence. Ceci suggère, en effet, qu'à l'opposé du signe occidental dont la relation sémiotique demeure arbitraire( aucun rapport entre le mot et l’objet qu’il signifie), la relation sémiotique biblique est une relation de nécessité

Le signe biblique, par contre, renferme ses significations dans son propre corps, sa forme, qui détermine une dénomination particulière dans l'espace biblique. Et la relation dialectique entre cette forme nécessaire et le blanc qui l'entoure conditionne la possibilité même de la signification et du discours.

Cette relation non arbitraire dans le signe est bien décrite dans une variété de midrashim  qui postulent la précédence du Texte sur la création du monde. Le discours, le mot divin, précède toute la création et, en fait, le monde est produit du discours, construit à partir du discours, matériellement manufacturé par les signes. Il est dit que Dieu a pris les Otiyot (pluriel de Ot), les lettres, les signes, comme modèles pour sa création, et il est dit aussi que les lettres elles-mêmes ont travaillé comme ouvriers dans cette entreprise cosmique. «Dieu a dit: j'ai besoin d'ouvriers.

La Torah a répondu : je mettrai à ta disposition vingt-deux ouvriers, les vingt-deux lettres de la Torah.». Et qui plus est, chaque mot dans le texte, le textus de l'univers, a suscité un acte de création particulier qui a généré son double physique, son signifié. «Il est écrit dans la Torah, qu’au commencement Dieu a créé les cieux et la terre. Il a contemplé ce mot et a créé les cieux. Dans la Torah, il est écrit: et Dieu a dit « que la lumière soit ». Il a contemplé ce mot et créa la lumière et ainsi avec chaque mot inscrit dans la Torah, Dieu l'a contemplé et a créé la chose particulière.»

Prenons un exemple concret de cette relation nécessaire dans le signe, la polémique autour de la lettre bet, la deuxième lettre de l'alphabet, qui ouvre la Bible (bereshit, au commencement) ainsi remplaçant et déplaçant la lettre aleph, véritable lettre des commencements. Dans Bereshit Rabba (1, 10) on nous explique la nécessité de ce commencement par la lettre bet.

C'est parce que la lettre bet est fermée sur tous ses côtés et ouverte en avant. Par conséquent, vous n'avez pas le droit d'étudier ce qui est en dessous et ce qui est en haut, ce qui est avant et ce qui est après, mais à partir du jour où le monde a été créé

L'importance attribuée aux Otiyot est bien évidente dans le procès d'écriture du rouleau de la Torah. L'inscription des signes sur le parchemin blanc implique tout un travail méticuleux afin que le rouleau soit adapté à l'usage liturgique. L'inscription ne peut se faire de mémoire, puisqu'il faut copier un par un tous les signes d'un autre rouleau afin d'éviter toute erreur. Et même si une seule lettre en touche une autre, le rouleau devient inapte à l'usage liturgique.

Pour qu'il y ait signification, il faut que chaque signe garde son autonomie, demeure entouré de son propre blanc. Les Otiyot/lettres viennent habiter ce blanc qui leur octroie leurs identités propres
......

En ce qui concerne cette vacuité du signe biblique, il est intéressant de noter, par ailleurs, qu'en hébreu le signe davar veut dire et le mot et la chose, et le signe et son référent. Ces deux mondes parallèles se rencontrent dans le midbar,–le désert où les signes sont inscrits dans le feu—l'espace de la production des signes par excellence. Le davar est en quête du davar dans le midbar. Le mot recherche le monde dans le désert; le signe et son référent se tiennent dans le désert, qui est l'espace du manque et de la privation. C'est seulement dans la vacuité du midbar Sinaï que la signification peut se produire

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